[Nouvelle] Une Aventure Nocturne [II]

Voici la suite de ce que j'ai commencé d'écrire et de publier hier. J'y ai cette fois-ci intégré comme je pouvais un dialogue de Fahrenheit 451, de Ray Bradbury, choisi par nrj6teme, qui a préféré garder l'anonymat... ah merde. L'exercice est moins réussi qu'hier je pense (me trompe-je ?), et plus je construirai mon histoire, moins les extraits des autres me conviendront.

Voici le passage en question :

"-Je continue de faire la folle. C'est bon de sentir la pluie. J'adore marcher sous la pluie.

-Je ne crois pas que j'aimerais ça.

-Il faudrait essayer pour savoir.

-Ca ne m'est jamais arrivé.

Elle se lécha les lèvres. <<Même le goût de la pluie est agréable.>> "

Vous pouvez évidemment me soumettres des passages aussi. (pour toi Sylvain ^^ )

J'ai opéré quelques légères modifications dans le texte d'hier pour le faire mieux coller avec sa suite.

Voilà, tout est dit.




De toute manière, ce naze n'allait certainement pas avoir ne fut-ce qu'une génération à sa suite, dans la mesure où il ne risquait pas de trouver un jour une femme qui acceptât de mettre bas le moindre enfant issu de ses testicules. Scott était un gland : un gland total, un gland absolu, un grand gland. Looser magistral, il n'était parvenu à 25 ans qu'à mettre une fille dans son lit, après l'avoir soûlée. Mais en sentant son corps gluant et mielleux se coller contre le sien, ses mains pachydermiques s'appliquer sur ses seins, sa langue collante, sucrée et grasse tenter d'écarter ses lèvres, et son sexe bandant frôler ses autres lèvres, la fille s'était dégrisée miraculeusement vite et extirpée si rapidement du lit que Scott avait enfoncé sa bite dans du vide. Le seul objectif de Scott depuis qu'il s'était rendu compte des velléités de son sexe était d'un jour sortir avec une fille, l'embrasser et la niquer. Il savait que même s'il parvenait à ça il se ferait vite larguer ; pourtant ce n'était pas grave ; l'essentiel était de pouvoir évoquer au moins une ex dans ses conversations.

Il y avait environ trois kilomètres entre la ferme et le village, parcourus par une route moisie sur laquelle le camion pouvait tout juste passer. Il fallait donc une dextérité certaine pour atteindre la commune de nuit en novembre en étant presque totalement bourré, d'autant plus que la pluie commençait à tomber en rafales. Je n'avais pas cette dextérité-là. J'étais très fort pour faire du diabolo ou pour jongler avec des boules puantes, mais pas pour conduire un camion en voyant la route se distordre devant moi, les arbres avancer leurs branches devant le pare-brise et prendre des postures de zombies, et la ligne blanche foncer dans un champ où le blé dansait le rock 'n' roll sous l'effet du vent. La pluie fonçait droit vers moi et s'écrasait sous mes yeux, et j'avais l'impression de traverser un champ d'étoiles filantes, un peu comme dans Star Wars quand Chewbacca enclenche la vitesse lumière, un peu comme si au lieu de me diriger vers le village je prenais la direction du ciel pour aller me perdre dans je ne sais quelle galaxie au nom louche. Alors que je me concentrais pour tenter de voir la route au delà des phares faiblards du camion, je vis une ombre courir juste devant moi, en traversant la route. Je freinai, dérapai, et, dans une dernière vision d'horreur, parvins à voir le visage du piéton, celui de John Fitzgerald Kennedy.

Je me réveillai quelque temps après, peut-être une demi-heure. Il pleuvait encore ; il faisait toujours nuit ; et il me fallut un moment pour me souvenir de l'endroit où je me trouvais et de ce que j'y faisais ; et je fus immédiatement découragé à l'idée que j'allais devoir parcourir le reste du chemin à pieds pour trouver une Fraise Tagada, ou plutôt deux puisque Sam m'en avait quémandé une avant de retomber dans son coma. D'ailleurs je commençais à avoir une petite fringale, et me dis que je ferais sûrement mieux d'en prendre trois voire quatre pour en avoir une en réserve au cas où.

J'atteignis le village après environ une heure de marche mal assurée ; l'accident ne m'avait pas, à mon plus grand désarroi, dégrisé. Je pénétrai dans la grand rue, endormie pour ne pas dire morte, plongée dans l'obscurité totale, à peine éclairée par une lune gibbeuse régulièrement dissimulée par des nuages à l'allure fantomatique, immobiles à l'½il nu, menaçants.

Je passai devant l'Eglise, et distinguai une silhouette assise au bas des marches, la tête en avant, penchée vers les genoux comme si elle était trop lourde pour être tenue droite, et les coudes posées sur les cuisses. Je la vis parce que son habit entièrement blanc ressortait dans la nuit. De loin, ça ressemblait à une vieille femme recroquevillée sur elle-même. Je m'approchai d'elle, juste pour voir, vraiment par simple curiosité. C'était effectivement une vieille.

« Ca va, madame ? lui demandai-je.

Pas de réponse.

— Madame ? Qu'est-ce que vous faites ici à une heure si tardive ? — j'étais bien placé pour lui poser cette question, moi qui n'avais rien à foutre là non plus.

— J'attends.

— Oh. Et vous attendez quoi ?

— La messe, petit con.

— Hum, okay. Bon, ben je vous, euh, laisse à vos réflexions. »

Je m'empressai de quitter les lieux, me disant que décidément la religion rend fou, et me dirigeai vers la place centrale, où se trouvait le magasin de bonbons. Je réalisai soudain qu'il ne serait certainement pas ouvert, à trois heures du matin. J'eus à peine le temps de me lamenter sur ma connerie que m'apparaissait une autre silhouette, celle d'une femme encore, qui marchait sur le même trottoir que moi. Je ne comprenais pas très bien d'où elle sortait, mais cela importait finalement peu. Poussé par je ne sais quel instinct, j'allai lui parler. La pluie commençait à cesser ; les dernières gouttes s'écrasaient sur le sol.

« Euh, bonjour...

— Salut !

Elle se retourna vers moi. Elle était jeune, environ mon âge, et particulièrement jolie, au delà en tout cas de tout ce que l'on pouvait espérer dans ce bled.

— Oui, euh, je sais pas trop pourquoi je viens vous parler, m'enfin je me demandais juste ce que vous faisiez par ici à cette heure-ci, par ce temps...

— Je continue de faire la folle. C'est bon de sentir la pluie. J'adore marcher sous la pluie. »

Elle se lécha les lèvres. « Même le goût de la pluie est agréable. »

Encore une folle. Jolie, mais folle. Plus je sentais les effets de l'alcool et de l'herbe disparaître, plus les événements me semblaient hors de contrôle, incompréhensibles, hallucinants.
# Posté le mardi 20 juin 2006 18:13
Modifié le mardi 20 juin 2006 18:28

[Nouvelle] Une Aventure Nocturne [III]

Je pris mon courage à deux mains :

« Euh, en fait, je me demandais si vous n'auriez pas, disons, quatre Fraises Tagada — par exemple hein, ça peut aussi être un peu moins, genre euh, je sais pas, trois quoi — ou même deux, mais là ça devient chaud, quoi, enfin, euh, voilà. Quoi.

— Des Fraises Tagada ? Bien sûr que j'en ai ! Je ne sors jamais sans un paquet de Fraises Tagada, j'aime trop trop ça quoi. — Elle avait soudainement adopté les intonations d'une adolescente cliché.

— Ah ben voyez-vous ça — en me grattant la tête — , ben c'est super, enfin, si vous acceptez de m'en rétrocéder quelques unes.

— Je ne sais pas si je peux. Vous savez, nous devons signer un contrat ; il y a une procédure.

— Pardon ?

— Oui, la législation du village est très stricte à ce sujet : « Ne peut-être rétrocédée une Fraise Tagada que si la rétrocession a fait l'objet d'une reconnaissance commune des deux partis de leur volonté et de leur acte de rétrocession par le biais d'un acte signés par les deux partis et indiquant les noms et prénoms du rétrocesseur, du rétrocédant et le nombre de Fraises Tagada rétrocédées. Le tout doit être adressé à M. le Maire dans les vingt-quatre heures suivant la rétrocession. »

— Ah, merde alors. Donc vous ne me les donnez pas comme ça.

— Ben non, puisque je n'ai pas les papiers nécessaires sur moi. Vous feriez mieux de venir chez moi dans une demi-heure environ ; j'y serai avec tout ce qu'il faut.

— Hum, d'accord, vous habitez où ?

— Ici. »

Elle désigna de son index fin une énorme bâtisse qui se trouvait de l'autre côté de la rue, tout au bout, près de la sortie du village. Je ne la distinguais pas clairement, mais elle me donnait l'impression d'être gigantesque, et je me demandai combien de personnes devaient vivre là pour occuper un minimum d'espace. Je me concentrai tellement sur la maison que j'en oubliais de m'occuper de la fille. Je me retournai vers elle.

Elle avait disparu.

Il me restait une demi-heure à occuper dans ce patelin, une demi-heure avant d'aller voir cette vieille demeure, une demi-heure au moins avant d'avoir des Fraises Tagada — et l'objectif me sembla soudainement vain, insensé, absurde. J'était parti au milieu de la nuit sous la pluie dans un vieux camion pourri et le cerveau ramolli ; j'avais eu un accident, avais vu John Kennedy courir sur la route avant de sombrer dans le sommeil ; avait pénétré dans un bled à la con où les deux personnes que j'avais jusqu'alors rencontrées semblaient folles et vivre sous une législation si minutieuse qu'elle accordait même de l'importance à la rétrocession de Fraises Tagada. Je pensais à tout ça, à tout ce bordel surnaturel, quand je vis une ombre se précipiter d'un trottoir à l'autre de la rue, à environ cinq mètres de moi. Cette fois c'était visiblement un homme de corpulence moyenne, paniqué par je ne sais quel truc (un Car en Sac ? tout était possible dans ce village).

Je m'approchai de l'homme assis contre le mur d'une maison, la tête posée entre ses genoux ; entendis sa respiration haleter de plus en plus nettement ; distinguai petit à petit ses vêtements, classiques, mais toujours pas son visage, tourné vers le sol.

(quelle connerie c'était tout de même de se donner des surnoms à consonance américaine alors qu'on était en France, au fin fond de la France : Scott pour Pierre, John pour Jean, Sam pour Samuel ; mais surtout quelle connerie c'était de penser à ça à ce moment précis, alors que je m'approchais d'un inconnu visiblement effrayé ; apparemment mon cerveau ne tournait pas encore tout à fait rond)

En remarquant ma présence, l'homme releva la tête, et me laissa voir son visage marqué semblait-il par la colère et la peur. Il devait avoir un peu plus que mon âge, peut-être vingt-sept ou vingt-huit ans.

Je lui demandai si tout allait bien (après tout, ce n'était que la troisième fois depuis que j'étais arrivé dans ce village).

«Gros con, j'suis Lion, et j'aime pas le foot !*

— Ah, euh, oui, je comprends.

(mon Dieu sortez moi de là)

— Non tu comprends pas, foutremerde !

— Mais qu'est-ce que je dois comprendre ?

— Je viens de lire un horoscope, putain, sur un blog qui dit détenir la vérité en matière d'astrologie, et qui me préconisait en tant que Lion de regarder la Coupe du Monde, sauf que moi, merde, j'aime pas le foot, et d'habitude tu vois je suis mon horoscope à la lettre, mais là je peux pas, je peux pas, je peux pas putain, et je ne sais pas quoi faire, je ne sais pas comment faire, pour m'en sortir, pour continuer de vivre et de me nourrir, pour continuer d'aimer et d'haïr, pour exister sans regarder le foot, mais tu comprends, mec, c'est mon horoscope quoi, et il dit nécessairement la vérité, parce que c'est un horoscope, et donc voilà, mais merde, je ne gère pas cette révélation-là, je préférais quand il me disait de faire des économies ou d'arrêter de voir mes amis, je trouvais ça mieux, plus facile à faire, mais là, regarder le foot, non, je ne peux pas, c'est impossible, je ne supporterai pas de voir toutes ces tapettes en short courir sur un terrain de la couleur des billets dans lesquels ils se baignent et parfois se noient, après un ballon ridicule, pour le loger dans une cage, pour l'emprisonner dedans, sous les hourras d'un public débilisé et perdu dans la cause de son équipe, galvanisé par un chauvinisme de mes couilles, inutile qui plus est parce qu'on va perdre de toute manière, parce que la France n'est plus ce qu'elle était en matière de foot, et donc je suis perdu, je crois que j'ai plus qu'à me suicider, mec.

— Mais non, mais non. Tu peux faire plein d'autres choses que regarder le foot ; il y a tant de choses à faire ici, dans ce village...

(je regardai autour de moi, et ne vis que des maisons inhabitées ou occupées par des cadavres oubliés, putréfiés, bouffés de toutes parts, servant de logis à toutes les sortes de vers et de parasites ; je vis des cadavres de vieux, abandonnés par leur famille à la solitude et à la froideur, sans même un chat pour leur tenir compagnie ; je vis des cadavres d'alcooliques, déliquescents avant même leur mort, au visage tuméfié par l'excès de whisky ; je vis des cadavres de femmes, battues par leur mari, violées et tronçonnées ; je vis des cadavres d'enfants, blanchâtres, mutilés, violés, la chair apparente et les tripes étalées sur le sol, les dents arrachées baignant à côté de la langue dans le sang ; je ne vis que des cadavres, vivants ou morts, d'hommes et de femmes exclus et oubliés, des cadavres, partout, un paquet de cadavres, une masse informe et incolore de cadavres, entassés, bons à brûler, dont s'échappaient encore des râles de douleur, des plaintes, des appels à l'aide pour la famille et les amis et les amours perdues, des cris qui résonnaient depuis la poitrine vide et putréfiée d'humains qui n'en avaient plus l'air et qui n'en auraient plus jamais l'air)

... euh, pardon, oublie ça. Effectivement c'est un peu la merde dans ce patelin.

— Ouais mec, je crois que j'ai plus qu'à me suicider ; j'ai pas d'autre solution.

— Tu pourrais à la limite te faire une omelette. C'est bon les omelettes.

(Qu'est-ce qui me prenait de dire cette connerie ?)

— Tu te fous de ma gueule, hein ? C'est ça, hein ? Putain, je pensais trouver du réconfort, et tu te fous de ma gueule, de ma gueule, de ma gueule, ma gueule, tu te fous d'elle — il se leva précipitamment et se mit à courir en tous sens ; je me dis qu'il avait l'air fou, et me dis que j'aurais peut-être dû m'en rendre compte plus tôt.

— Eh, mais tu te détends, mec... — je tentai de le réconforter, mais ce naze courrait partout en criant son malheur. — Tu vas réveiller quelqu'un (nouvelle vision de cadavres, alignés cette fois, pendus à des crochets) Euh, non, en fait, tu peux foutre le bordel autant que tu veux.

Il courut, courut, courut, et je le suivais, tant que je le pouvais, pour ne pas le perdre, et pour lui éviter de faire une connerie, mais je ne connaissais pas les lieux, et bien vite je me trouvai loin derrière lui, il nous passâmes sur un pont, et je le vis enjamber le muret (j'entendais le bruit de l'eau et je vis un amas de cadavres descendre la rivière), et il se jeta, ou plutôt se laissa choir comme une vieille chaussette et j'entendis ses os se briser et un dernier cri s'échapper de sa bouche et je vis sa main émerger, se tendre vers le ciel, puis se rétracter en un poing et replonger dans l'eau.

Un cadavre de plus, me dis-je.





* Cette phrase m'a été proposée par HillSon, de Gamekult, quand je vous avais prié de me fournir des idées pour d'éventuels articles à venir.
# Posté le jeudi 22 juin 2006 17:08

[Nouvelle] Une Aventure Nocturne [IV]

Je fis demi-tour, décidai d'aller voir l'autre fille dans sa baraque même s'il n'était pas encore tout à fait l'heure prévue, me rendis compte que j'allais devenir dingue.

Je déambulais à travers la grand' rue du village, tentant de digérer et d'oublier mes excès d'alcool et d'herbe, et je me disais que décidément tout ceci ne ressemblait à rien, que ça n'avait pas de sens, et qu'il valait mieux y mettre fin, quitte à y mettre faim, sans ramener les Fraises Tagada tant convoitées. Je me disais que décidément je n'avais pas fait grand-chose pour mériter tout ça ; je me disais que j'avais été sacrément con de m'amuser à prendre ce camion à la con pour aller chercher des bonbons pour ce crétin de John, enfin Jean, qui était bourré en plus, et qui était largement capable, au moment où j'allais lui amener sa Fraise Tagada, de m'envoyer chier en exigeant un quart de Dragibus à la place ; je me disais que de toute façon la substance qui est plus tard reconnue comme immortelle n'est aucunement séparée chez les protozoaires de la substance mortelle, comme disait ce grabataire et gras battaire de Freud ; je me disais qu'il avait aussi énoncé que l'individu en foule acquiert par le seul fait du nombre un sentiment de puissance invincible lui permettant de céder à des instincts que seul il eût forcément réfrénés ; je me disais que tout ceci n'avait rien à voir avec le contexte qui se présentait à moi ; je me disais que j'aurais aimé voir une fois de plus la fille que j'avais croisée dans le village ; je me disais que c'était ce que j 'allais faire ; je me disais, enfin, que rien de ce qui me passait par la tête n'était censé, réfléchi, et que ce village devait avoir en son air une substance qui rendait tout le monde barjot, y compris moi, et qu'il était temps que tout ce bordel s'arrête une bonne fois pour toutes ; et je me répétais sans cesse cette phrase de Lou Reed (And I guess I just don't know) ; et je réfléchis soudain à l'état amoureux selon Freud, à l'adolescent qui réussit à un certain degré la synthèse de l'amour non-sensuel, céleste, et de l'amour sensuel, terrestre, et son rapport à l'objet sexuel par l'action conjuguée des pulsions non-inhibées et de celles inhibées quant au but ; et je me dis que je me foutais de tout ça, que l'essentiel n'était en fait pas là, mais dans ces putains de Fraises Tagada que je me devais de rapporter pour sortir de cette histoire hallucinée et hallucinante ; et je me dis que je ne pourrais jamais oublier cette nuit-là ; et je me rendis compte que j'étais soudainement pris d'une méchante envie de faire l'amour.

And I guess I just don't know.

J'allai jusqu'à la maison de la jolie folle, et frappai trois coups. Autour de moi, tout était lugubre, ombrageux, scabreux. Il ne manquait que des tombes dans la pelouse pour faire croire au plus inquiétant des cimetières ; il ne manquait que le râle des morts pour compléter le sifflement strident du vent, son intrusion dans mes tympans, sa persistance, sa violence. J'avais le sentiment d'entrer dans le lieu qui allait me voir mourir ; pourtant rien ne me freinait, rien ne pouvait m'empêcher de franchir la lourde porte de bois qui se tenait devant moi, imposante, effrayante, prête à s'écraser sur mon crâne et à me réduire en bouillie.

(Cette conne avait vraiment intérêt à avoir des Fraises Tagada, sinon j'étais en mesure de la buter)

Je me sentais être un accident qui attend d'avoir lieu ; je me sentais être très vivant parce que pas loin d'être mort ; existant parce pas loin de cesser d'exister ; pris au milieu d'une suite d'événements qui échappaient à mon contrôle et que je ressentais pourtant bien, et qui ne pouvaient pas être un rêve ; et tout cela accumulé me faisait me sentir être, et donc prochainement ne plus être, et j'avais très peur que mon existence prenne fin dans l'heure qui venait. Je craignais d'être dans la situation de ces personnages de film ou de ces morts qui ne s'y attendaient pas qui se réveillent un matin sans se douter que c'est la dernière fois, et qui vivent leur dernières heures sans avoir à une seule seconde conscience que ce sont les toutes dernières, et qu'elles sont irremplaçables, et qu'ils ne verront plus leur famille ou leurs amis, et qui vivent jusqu'à leur mort comme si celle-ci n'était pas prête de survenir, et qui souffrent d'autant plus, quand sonne le glas sur leur bonheur, de se rendre compte que c'est la fin, définitive et irrémédiable, et que tout se termine là, comme ça.

Après mes trois coups sur le bois de la porte, j'entendis des pas s'approcher de moi ; les pas d'une femme (à moins que ce ne fût dû qu'à mon attente d'un bruit de pas féminins). La porte s'ouvrit doucement, et laissa apparaître le visage de la personne qui était venue à ma rencontre.



J'ai changé d'adresse MSN : achaume.b@hotmail.fr
J'ai bien évidemment paumé ma liste de contacts d'avant, donc pour ceux qui le souhaitent et pour qui je ne me suis pas rappellé leur adresse, rentrez moi dans vos contacts. Voilà.
# Posté le vendredi 23 juin 2006 20:12
Modifié le samedi 24 juin 2006 07:08

[Nouvelle] Une Aventure Nocturne [V]

Je ne reconnus pas immédiatement le visage de cette personne, mais je savais que je l'avais déjà vue, peu de temps auparavant.

Je la dévisageai longuement, les yeux exorbités d'incrédulité, prêt à m'évanouir de stupeur au moment où je compris de qui il s'agissait.

C'était John Kennedy.

C'était le type que j'avais failli écraser tout à l'heure ; c'était celui par la faute de qui mon camion avait fait une embardée.

L'accident me revint par flashes. Je me souvins qu'au moment où mon regard avait furtivement croisé le sien, à travers le pare-brise encombré de moucherons et d'herbe séchée, je l'avais vu sourire : un rictus pervers et démoniaque avait balafré son visage, comme s'il avait volontairement provoqué l'accident ; l'éclairage de son faciès avait rendu ce dernier d'autant plus effrayant que les phares lui étaient arrivés en pleine figure, par en dessous, inversant les ombres et durcissant les traits, pour lui donner un air profondément démoniaque.

Cette apparition de Kennedy n'était jusqu'alors dans mon esprit qu'une hallucination due à toutes les substances que j'avais consommées, mais soudainement ce revenant prenait réellement corps devant moi. Je pouvais distinguer sa respiration, et l'air qui sortait de sa bouche se transformait en vapeur en raison du froid.

J'avais effectivement manqué écraser cet homme ; j'avais effectivement failli le tuer. J'avais failli tuer John Kennedy, et je comprenais ça parce qu'il était là, face à moi, vivant.

Pendant que ces pensées traversaient mon esprit, il ne cessait de me sourire. Son sourire était plus doux que celui de l'accident, mais conservait un aspect effrayant. Derrière lui, je pouvais distinguer le grand hall du manoir, avec un dallage en damier noir et blanc, traversé par un tapis rouge bordeaux qui allait de la porte d'entrée à un gigantesque escalier central. Le tout était éclairé par de chandeliers disséminés sur les murs de pierre du lieu. Partout, des portes donnaient l'impression de mener dans des couloirs sombres, interminables, âpres.

« Que désirez-vous ? me demanda-t-il, pas le moins du monde décontenancé par mon regard apeuré.

— Euh, rien, j'ai fait, euh, un faux numéro... enfin, euh, je me suis trompé de lieu quoi, vous voyez ?

— Pourrais-je vous être utile en quoi que ce soit ?

— Euh, je ne crois pas, non. D'ailleurs je ne vais pas vous déranger plus longtemps.

— Mais moi je sens que je possède une chose que vous convoitez.

— Euh, ça dépend. Vous avez trois Fraises Tagada ?

— Yep, mon p'tit gars. Bingo.

— Hou.

— Elles sont à toi. »

Il déposa trois Fraises Tagada — des vraies de vrai, celles qu'il me fallait — dans ma main tremblante, et referma mon poing doucement. Il me dit :

« Tu les as bien méritées. Tu as magnifiquement affronté les épreuves que j'avais disséminées sur ton chemin.

— Euh.. Ah ?

(Ce mec avait abusé des niaiseries pour gamins ; il se prenait pour le grand sage détenteur de l'objet convoité par le héros qui le lui délivre après que l'autre a traversé moult épreuves débiles).

Bon... ben, merci.

— Mais de rien ! Au plaisir de te revoir. »

Je repartis, mes bonbecs serrés dans la main, me disant que si tout cela n'avait été qu'un grand rêve, les Fraises Tagada, elles, ne pouvaient être que réelles. Je les sentais trop bien ; en les portant à mon nez je pus même respirer leur odeur.

Je retournai vers la route où j'avais laissé le camion en plan, en me disant que ça me faisait chier de tout refaire à pied, et que ce con de John allait à coup sûr m'engueuler de lui avoir explosé son véhicule, et que je voulais aussi revoir la fille qui était censée habiter là où j'avais trouvé John Kennedy.

Je fis demi-tour, et courus de nouveau à travers le village. La pluie recommençait à tomber par averses. Je revis la vioque qui attendait la messe, et qui attendait toujours la messe. Je courrais à en perdre haleine, mais je savais pourquoi je courrais, et je savais pour aller où.

Je me retrouvai de nouveau devant la grande porte en bois du manoir Kennedy, mais cette fois je n'avais plus peur. En fait je ne ressentais rien de particulier ; j'avais le sentiment d'être là parce que je devais y être, et parce qu'il ne pouvait en être autrement. Je frappai trois coups à la porte. J'entendis qu'on venait m'ouvrir.

Cette fois c'était la fille.

(Suite et fin bientôt).
# Posté le lundi 26 juin 2006 17:48

[Nouvelle] Une Aventure Nocturne [VI et fin]

« Tiens ! Il pleut ! s'exclama-t-elle, et elle sortit en courant et se précipita sous la pluie en riant et sauta en ouvrant la bouche en grand vers le ciel comme pour attraper le plus de gouttes possible.

Je regardai à mon tour vers le ciel, sombre comme dans un minuscule village français, barje de surcroît, à quatre heures du matin, en octobre. La pluie me tombait dans les yeux et m'aveuglait, j'avais froid, et j'étais trempé, mais je me sentais incroyablement bien.

Je compris le bonheur simple et enfantin de se mettre sous une averse ; je compris que l'essentiel se trouvait peut-être là, puis me dis que j'allais devenir niais et que je ferais mieux de m'arrêter.

(En sentant mes vêtements se tremper et mon corps se libérer, j'eus à l'esprit la chanson de Radiohead, Paranoid Android, et le sublime passage ou Thom Yorke répète Rain down, comes the rain down, over me, from a great hight, et je me mis à pleurer.)

Somme toute, j'avais le sentiment d'être heureux et débarrassé de tout poids, même si cette phrase du Velvet Underground me revenait sans cesse : I'm set free to find a new illusion.

La liberté était une illusion ; toutefois cette illusion était si forte, si prégnante, qu'elle en devenait incarnation du réel. J'étais devenu immortel ; je me sentais infini. Je me dirigeai vers la fille, et je me rendis compte que je l'aimais, et que je ne pourrais jamais repartir sans elle, et je l'embrassai, et elle se laissa prendre par mes bras, et elle me dit qu'elle était tombée amoureuse de moi non pas dès le premier regard, mais plutôt au second (et elle m'expliqua que c'était une question de principe, enfin je ne la suivais pas très bien).

Tout à coup, une voix émergea dans cette explosion de joie :

« Eh, morveux, reviens-ici un peu. »

Je me retournai pour voir qui avait prononcé cette phrase. C'était John Kennedy. Il était adossé contre l'ouverture de la porte et tenait une cigarette ; je pense qu'il se prenait soudain pour John Wayne.

« Rends-moi mes Fraises Tagada, p'tit con.

— Excusez-moi... ?

— Rends-moi mes Fraises Tagada.

— Mais... Pourquoi ? Je ne comprends pas très bien.

— Tu ne te souviens pas ? On est censé remplir un formulaire pour authentifier la cession des Fraises Tagada ; sinon on est hors-la-loi, mon p'tit.

— Oh, c'est vrai, oui. C'est si important que ça ?

(Ce vieux revenant commençait de me prendre la tête, comme les lois de ce village débile d'ailleurs)

— Et comment que c'est important ! C'est à cause d'une erreur comme celle-ci que je suis mort.

— Euh, pardon ?

— Ouaip. C'était pas le KGB, ni la CIA, ni le Vatican. C'était le lobby des Fraises Tagada de ce village. Ils n'ont pas supporté que je prenne ces Fraises sans remplir le formulaire.

— Quelles Fraises ?

— Celles que tu tiens dans ta main. Je les tenais, comme toi, avec la même fermeté, le jour de mon assassinat. Je les avais emmenées dans ma limousine, parce que j'avais un peu faim, et comptais les manger en route, discretos. On m'en a empêché, parce que je l'ai avait obtenues trois jours plus tôt, ici-même, sans remplir le formulaire de cession des Fraises Tagada.

— Ouh. La vache.

— Comme tu dis.

— Bon, ben dans ce cas on remplit le formulaire ? »

Nous le signâmes tous deux, puis nous serrâmes la main. Kennedy rentra dans sa demeure. Les Fraises Tagada étaient enfin à moi ; je les possédais désormais officiellement. Je ne savais juste plus pourquoi je m'étais échiné à les chercher.

Je cherchai du regard la fille que j'avais embrassée et tenue dans mes bras quelques minutes plus tôt. Elle avait disparu, de nouveau. Mon bonheur éphémère avait bien été illusoire ; ces quelques secondes d'amour s'étaient soudainement évanouies.

Il me sembla alors que j'avais suffisamment perdu de temps dans cet endroit pourri, et qu'il était préférable de tout oublier, ou du moins d'essayer.

Je repris la grande rue.

(J'entendais en fond sonore, comme dans un film, Perfect Day de Lou Reed, et me disais que mon aventure avait été tout le contraire d'un jour parfait – une nuit à chier, en réalité. Pourtant, ce titre beau à chialer comportait en son sein ce mélange de bonheur et de malheur que je ressentais à ce moment là ; il n'exprimait que trop bien cette impression que l'on a parfois, après avoir accédé de manière furtive au bonheur, de n'avoir jamais été aussi malheureux. Il disait, comme Houellebecq dans les Particules Elémentaires, que notre malheur atteint son plus haut point lorsque a été envisagée la possibilité pratique du bonheur.)

Perfect Day dans la tête, je quittai le village, les larmes au bord des yeux. Une bannière flottait au dessus de l'entrée, et elle disait :

Mais entre nous, mon petit gars, c'est ce qui arrive quand on reste assis comme une andouille à écouter ce genre d'histoires à dormir debout. Et vice-versa.*

Je me mis à rire, et avalai une Fraise Tagada.

Je sentis une drôle de sensation me parcourir le corps, une sensation de froideur, d'immobilisation, et aperçus, au loin une masse qui s'approchait de moi.

Des cadavres de toutes sortes, semblables à ceux que j'avais imaginés auparavant, déferlèrent vers moi, les yeux pendants, les moignons tendus vers l'avant, la langue tombante, le sang coulant des trous où ne restait que leur pupille rougie, et je pouvais les entendre dire :

«Tagada il me faut une Fraise Tagada il me faut une fraise Tagada il me faut une Fraise Tagada il me »




(*Phrase proposée par Dr.Buck)
# Posté le mercredi 28 juin 2006 17:38